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mardi 30 mars 2010

La phrase d'... un chauffeur de taxi

Kiev, Ukraine, 3 décembre 2009.

- Snow? We have no more snow here. It's global hot !

La réponse de mon interlocuteur, un chauffeur de taxi à la quarantaine bedonnante, est précédée d'un énorme éclat de rire. Il faut dire que ma question (you have no snow here ?) n'est certainement pas un modèle d'intelligence : après tout, je suis parfaitement capable de voir qu'il pleut à verse !

Dans les faits, et comme ailleurs en Europe, les Ukrainiens n'ont pas manqué de neige cet hiver. Il n'empêche... mon chauffeur de taxi n'avait pas tout à fait tort. D'après l'institut de météorologie ukrainien, la température moyenne enregistrée en janvier et février a gagné 0,5°C en dix ans. Un saut énorme, largement suffisant pour justifier sa réponse... et son rire face à ma naïveté occidentale.

Image : la cathédrale Sainte Sophie, vue par Sophie

dimanche 21 février 2010

Heading north: the great crop migration

My job is full of numbers. Yields, areas, quotes, temperatures... all take a big chunk of my working day. Most of these figures are predictable. Yet every once in a while, something really unexpected comes into focus.

Scandinavian oddity
This is exactly what happened a few months ago, when I entered for the second year in a row a corn production in Sweden. That piece of information puzzled me. In fact, had it not come from an official source, I would have believed it to be a mistake. Even if corn is grown on a very large scale in countries such as the US, it remains a tropical plant, not well adapted to the coolness of Swedish summers.

Though strange, the few thousand tons of corn produced in Sweden were not revolutionary enough to keep me awake at night. I would probably have forgotten the issue if I had not stumbled across an odd article barely a week later; it described the truly impressive growth of corn acreage in Denmark. As was highlighted in the paper, corn area totalled a mere 20,000 ha at the beginning of the nineties. In 2008, it had risen by almost ten folds. At the same time, the optimal sowing date for the crop had moved backward, from May 1 to April 20. Ten days in twenty years may seem anecdotal, but for an agronomist, this equals to a flashing red light: something is going on there!

Heading north
Quite excited, I decided to have a serious look at the corn data I have for Europe. Here is what I found:

Source: various national statistics offices. The data include both corn for silage and for grain.

In the northern fringe of Europe (namely Denmark and Poland, but also Sweden or the Baltic states), corn acreage has increased very sharply between 1995 and 2009. This also holds true in Germany, where the area allocated to the crop has gained 500,000 ha since 1995. However, as the German area was already quite high in 1995, this implies a smaller change in proportion than in other countries. On the other hand, corn area has stabilized or even decreased in countries of southern Europe (Italy, France, Slovakia, but also Spain or Hungary).

Without too much head scratching, I could thus easily see two things: first, that there seemed to be consistent changes in corn acreage happening both in the north and in the south of Europe. Secondly that situations in the south and in the north seemed to be opposite. As both the north and the south of the European Union are submitted to the same agricultural policy (the CAP), I was left with a growing suspicion that these contrasted changes may well be linked to climate. At this point, I decided to call one of the most prominent specialist of cereal physiology in France and get his point of view on the matter.

My story did not seem to surprise him much; in fact, it corresponded to what he had been monitoring for years. Agricultural species are moving north, as farmers take advantage of a wider growing window - the gap between sowing and harvesting dates. For a plant such as corn, the growing window is long (at least five months). In countries like Sweden, where summers are cool and winters come early, the long growth cycle of corn had until recently prevented any major development of the crop because the plant would not be able to perform its entire growth cycle before the frosts. Yet, as this drawback becomes less important, farmers in northern countries have started introducing the crop onto their farms...

Southern worries

Image: Tuscany

This explanation left me with one serious question: what would happen in southern Europe? If the growing window tended to increase in the north, one would expect that crop development in the south might be more frequently hampered by less auspicious weather events, such as droughts or hot spells. According to my own observations, this already seemed to be the case in several European countries located along the Mediterranean rim, where the area left fallow showed a tendancy towards increasing.

After I had expressed my concerns, there was a deep silence at the other end of the phone line. "This is a real issue, I was finally told. It is very likely at this point that future weather conditions in the south will exceed the adaptive capabilities of a species like wheat. Farmers will probably have to turn to more drought-resistant species. Who knows? In 2030 or 2040, farmers in Italy may well choose to grow sorghum or millet instead of durum wheat..."

If this turns out to be the case, then it is really worth wondering what farmers of more southerly countries, such as Mali or Niger, will be left to cultivate. Millet and sorghum both constitute staple food in Africa today. If these crops move north, answering this particular question might indeed become one of the most important issue of the coming years. If not of the century.

Version française : la grande migration agricole

vendredi 26 juin 2009

La grande migration agricole

Dans mon travail, je brasse beaucoup de chiffres. Trop pour m'arrêter plusieurs jours sur chacun d'entre eux.

Bizarrerie scandinave
Il y a un mois, j'ai cependant été interpellée par le fait que pour la deuxième année consécutive, une production de maïs était répertoriée en Suède. Si cette information n'avait pas été de source officielle, j'aurais cru à une erreur ; le maïs est en effet une plante tropicale. Certes, le développement de variétés septentrionales permet de la cultiver dans l'hémisphère nord. Cependant, elle reste peu adaptée au climat suédois.

Les choses en seraient sans doute restées là si je n'étais pas tombée la semaine suivante sur un article décrivant la formidable progression de la culture du maïs au Danemark : alors que la surface consacrée au maïs atteignait péniblement 20 000 ha au début des années 1990, elle avait presque été multipliée par dix en 2008. Parallèlement, la date optimale de semis s'était décalée du 1er mai au 20 avril. Pour un agronome, une telle information revient à allumer un voyant rouge : 10 jours de décalage d'une date de semis, c'est énorme!

A la conquête du nord
Très intriguée, j'ai donc commencé à regarder les données concernant la surface de maïs de façon détaillée. Voici ce que j'ai trouvé :
Graphique : les données sont issues des offices statistiques des différents pays décrits.

Dans l'extrême nord de l'Europe (Danemark, Pologne, mais aussi Suède et états baltes), la surface de maïs a cru très fortement entre 1995 et 2008. C'est aussi le cas en Allemagne, où la surface a augmenté de 500 000 ha depuis 1995 (ce qui représente proportionnellement une hausse moins importante, car la surface allemande était déjà élevée en 1995). En revanche, la surface de maïs a tendance à rester stable, voire à décroître, dans le sud de l'Europe (Italie, France, Slovaquie, mais aussi Espagne ou Hongrie).

Face à une évolution aussi constante et aussi contrastée entre le nord et le sud d'un continent régi par la même politique agricole, j'ai commencé à soupçonner que ce que j'observais était le résultat d'un changement rapide de climat. J'ai donc appelé l'un des grands spécialistes français de la physiologie des céréales.

Ma remarque ne l'a pas du tout surpris. En fait, elle correspondait à ce qu'il observait depuis des années : une remontée des espèces vers le nord au fur et à mesure que la fenêtre de culture des plantes s'élargissait - la fenêtre de culture correspond à la période qui sépare la date de semis de la date de récolte. Pour une plante comme le maïs, la fenêtre de culture est longue (au moins 5 mois). Dans un pays où les étés sont frais et les hivers précoces, la plante ne pourra donc pas achever son développement avant les premiers froids, ce qui limite singulièrement l'intérêt de la cultiver.

Quid du sud?
Ceci laisse une grande question : qu'en est-il dans le sud de l'Europe? Dans les pays méditerranéens (Italie, Grèce notamment), la surface laissée en jachère a en effet tendance à s'accroître. En Italie, cette hausse de la jachère concerne le sud du pays, où la culture du blé dur ou de l'orge a tendance à être abandonnée.

Mon interlocuteur a marqué un silence. "C'est une vraie question, m'a-t'il finalement dit. Les conditions climatiques qui sont envisagées pour le sud de l'Europe vont probablement dépasser les capacités d'adaptation d'une espèce comme le blé. La solution passe plutôt par de nouveaux assolements, basés sur des espèces plus résistantes à la sécheresse. Qui sait? En 2030, les Italiens cultiveront peut-être du sorgho ou du millet..."

Si c'est le cas, on peut s'interroger sur ce que cultiveront les Maliens ou les Mauritaniens...

English version: heading north, the great crop migration

Image 1 : champ de blé dur en Toscane
Image 2 : champ de sorgho aux Etats-Unis

vendredi 1 février 2008

Champagne!

"Le grand public est extrêmement préoccupé par la question du changement climatique", m'ont déclaré plusieurs Britanniques à la mine grave la semaine dernière.

Venant d'un pays très axé sur les causes environnementales depuis la crise de la vache folle et qui s'est de plus récemment illustré par la publication du rapport Stern, ceci n'a sans doute rien d'étonnant. Pourtant, en Grande Bretagne comme ailleurs, il existe aussi des gens qui se réjouissent du changement climatique : parmi eux, on trouve les viticulteurs.

A première vue, les quelques centaines d'hectares de vignobles anglais peuvent prêter à sourire. Pourtant, en ces temps de crise de la viticulture européenne, la croissance du vignoble anglais est remarquable : à raison d'une hausse de 200 ha par an, la production de vins anglais (à ne pas confondre avec les vins britanniques, qui sont en fait des vins produits à partir de raisins importés) pourrait quadrupler en quelques années et atteindre le chiffre inattendu de 12 millions de bouteilles par an.

Ce développement spectaculaire attire depuis quelques mois de plus en plus d'intérêt. On murmure même dans les coulisses du monde du vin que des grands noms de la Champagne ont récemment traversé la Manche pour venir observer le phénomène de plus près. Et pour cause: alors que les sols du Sud-est anglais ont géologiquement la même origine que les sols champenois, un hectare de terre propre à la viticulture y coûte seulement 13 000€, soit environ 385 000€ de moins qu'en Champagne... En ces temps d'explosion des ventes du célèbre vin pétillant, voilà de quoi en faire réfléchir plus d'un!

Si les conditions climatiques ne sont pour l'instant pas toujours favorables à une production de qualité (quoique les vins pétillants anglais soient de plus présents dans les grandes compétitions internationales), ceci ne devrait pas durer : d'après les études climatiques réalisées sur la Grande Bretagne, les étés chauds et secs devraient devenir plus fréquents, à tel point qu'on estime actuellement qu'un été tel que 2003, marqué par des températures exceptionnellement élevées dans tout l'Ouest de l'Europe, pourrait être considéré comme un été frais en 2070. Voilà de quoi assurer de beaux jours à la viticulture anglaise...

Alors, champagne?

Image 1 : http://www.davenportvineyards.co.uk/images/photos/lyjune.jpg
Image 2 : http://www.bbc.co.uk/food/images/sparkling_300x193.jpg

vendredi 13 juillet 2007

The new climate awareness of America

They are unanimous : during the last 18 months, the United States have been experiencing a rising interest in the global warming issue. From coast to coast, all the people I have so far been talking to have perceived the unprecedented "climate revolution".

A new awareness that finally buries the scientific debate

Recent polls confirm this rise of awareness. According to the Pew Research Center, 38% of the Americans now rank the global warming issue as a top priority, a number 14% higher than in 2002. Although the problem is still not seen as an emergency by the majority of the American population, it seems at least that the long-lived scientific debate is finally over : in January 2007, 77% of the Americans thought that climate change was indeed real, an increase of 7% since June 2006.

The impact of a hurricane...

But what did trigger this change of public opinion? It seems that causes are numerous. According to Annie Strickler, communication director of ICLEI USA, an association that helps local governments implement measures to reduce their emissions, the recent climate awareness started with the hurricane Katrina. However, local climatic events (drought, lack of snow) and the recent Democrat majority in Congress also made a deep impression on people.

... and a movie

For many Americans, Al Gore's famous documentary An Inconvenient Truth also plaid an important role in the public opinion reversal. "With his movie, Al Gore managed to turn the public's attention to a very complex issue", says Dr. Stephen Nodvin. Thus, the climate change problem became a matter of interest for other people than the traditional intellectual elite who had been familiar with the subject for years. And as a proof of its success, Al Gore recently demonstrated again the power of the entertaining formula by organizing the Live Earth concerts series.

Nevertheless, according to Anthony Leiserowitz, director of the Yale project on climate change, who was recently interviewed by the National Public Radio during its Climate Connections series, Gore's impact on public opinion is probably overestimated. In his opinion, people who actually watched and liked the movie were often Democrats, traditionally more aware of environmental issues. Katrina's impact was probably more determining.

A new scandal story full of economic opportunities

Finally, according to the science journalist Chris Mooney, who had a thorough look into the question, public attention was also caught by the impressive rise of media interest displayed since Katrina's disaster. Mooney indicates that not only did the coverage of the issue increase dramatically, but the subject has also been entirely reframed.

While global warming was for a long time only discussed on the so-called scientific debate point of view, it suddenly became scandalous subject. As journalists were telling the stories of the various scandals related to the Iraq war, they unfortunately discovered the intimidation methods and the scientific information distortion that were used by the Bush administration. All this clumsiness made the uncertainty thesis more difficult to sell and journalists started writing about personal stories and big economic opportunities.

A long-lasting impact?

In a world where information ought to follow an ever faster pace, can such an interest last? For Anthony Leiserowitz, this is not certain. It is then even more necessary to use this opportunity window to implement courageous national policies.

Version française : Le grand réveil de la conscience américaine

Caricature 1: http://www.brutallyhonest.org/brutally_honest/images/2007/03/15/051206winterblunderx.gif
Caricature 2: Dan Perjovschi, What Happened to US?, MOMA exhibition

jeudi 12 juillet 2007

Le grand réveil de la conscience américaine


Ils sont unanimes : depuis environ 18 mois, les Etats-Unis connaissent un fantastique renversement d'opinions sur la question du changement climatique. De la côte est à la côte ouest, la "révolution climatique" a été perçue par toutes les personnes avec qui je me suis entretenu jusqu'à présent.

Une prise de conscience qui enterre (enfin!) le supposé débat scientifique

Les sondages effectués ces derniers mois confirment cette tendance. D'après le Pew Research Center, 38% des Américains considèrent aujourd'hui le changement climatique comme une priorité absolue, soit 14% de plus qu'en 2002. Si le problème n'est pas encore considéré comme une urgence par la majorité de la population, le débat scientifique sur le sujet est bel et bien enterré : en janvier 2007, 77% des Américains pensaient que le réchauffement climatique était réel, soit presque 10% de plus qu'en juin 2006.

L'impact d'un ouragan...

Les causes de ce changement d'opinions? Elles semblent être multiples. Pour Annie Strickler, directrice de la communication d'ICLEI USA, une association qui aide les gouvernements locaux à mettre en place des mesures de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre, la prise de conscience climatique a débuté avec l'ouragan Katrina qui a si durement frappé la Nouvelle Orléans en 2005. La catastrophe n'est toutefois pas la seule cause de la nouvelle sensiblité américaine : les évènements climatiques locaux (manque de neige, sécheresse), ainsi que la nouvelle majorité Démocrate jouent également un rôle dans la prise de conscience collective.

... et d'un documentaire

Pour beaucoup d'Américains, le film-sensation d'Al Gore a également une part de responsabilité. Comme le fait remarquer le Dr. Stephen Nodvin, "Gore est parvenu grâce à son film à attirer l'attention d'un public de plus en plus difficile à intéresser." An Inconvenient Truth aurait ainsi permis de sortir la question climatique des cercles intellectuels où elle était traditionnellement confinée pour en faire une préoccupation de M. Tout le Monde. Prouvant qu'il a fait sienne la maxime selon laquelle l'on ne change pas une formule qui gagne, Gore vient d'ailleurs de renouveller sa recette du divertissement grand public avec la soirée de concerts mondiaux Live Earth du 7 juillet (bien que je constate que "le monde" concerné se concentre quand même un peu toujours sur les mêmes : sur 8 concerts, 4 ont eu lieu dans des villes anglophones...)

Selon Anthony Leiserowitz, directeur du projet sur le changement climatique de la (très) prestigieuse université de Yale et interviewé récemment par la National Public Radio dans le cadre de sa série Climate Connections, l'impact de l'action de Gore est toutefois surestimé. Selon lui, les gens qui ont aimé (et qui sont allés voir) son film sont des Démocrates, traditionnellement déjà sensibilisés à la question. Pour lui, l'impact de Katrina sur l'imaginaire collectif est nettement plus important.

Un sujet à scandales qui regorge d'opportunités économiques

Enfin, selon le journaliste scientifique Chris Mooney, qui s'est longuement penché sur la question, l'attention du public a aussi été attirée par une forte hausse de l'intérêt des médias pour le phénomène, en bonne partie suite à l'ouragan Katrina. Mooney cite non seulement une augmentation considérable de la couverture médiatique sur le sujet depuis quelques mois (ce que n'importe quelle personne consultant régulièrement des journaux américains pourra confirmer sans difficulté), mais également un changement substantiel de l'angle sous lequel il est traité.

Le changement climatique, longtemps uniquement abordé sous l'angle du supposé débat scientifique, est en effet devenu un sujet à scandales. Alors que les journalistes déterraient un à un les divers mensonges de l'administration Bush dans le cadre de la guerre en Irak, ils ont également (bien mal à propos) mis le doigt sur les tentatives d'intimidation des scientifiques et de dissimulation des faits pratiquées par le gouvernement... Face à toutes ces maladresses, la grande thèse de l'incertitude face au changement climatique a perdu quelque peu de son éclat. Les médias ont donc préféré s'emparer des petites histoires et des grandes opportunités économiques dont le sujet regorge.

Un intérêt passager ?

Dans un monde où l'information est instantanée, un tel engouement peut-il toutefois durer? Selon Anthony Leiserowitz, rien n'est moins sûr. Il est donc plus que temps de profiter de cette période de grâce pour mettre en place des politiques nationales courageuses...

English Version: The new climate awareness of America

Photo 1 : http://images.businessweek.com/ss/07/03/0329_pupilpower_timeline/source/8.htm
Photo 2: http://images.businessweek.com/mz/04/33/0433covdc.gif

vendredi 15 juin 2007

Discussion économique autour d'un café... (2)

Retour à cette soirée de discussions dans le Caffé dello Sport. Je vous ai donné hier l’opinion de notre vis-à-vis, ingénieur des Ponts et Chaussées en stage au MIT. Voici pourquoi nous ne sommes pas d'accord avec ce raisonnement.

1) Pourquoi 10 ans? C'est un délai arbitraire, non? Nous pourrions prendre 20 ans. Comme ça, on aurait le temps d'accumuler encore plus de bénéfices à réinvestir dans la lutte contre le changement climatique. Et quand nous arriverions à la date fixée, il nous suffirait de reconduire le raisonnement pour deux autres petites décennies (ou plus, ne soyons pas mesquins)...

2)
Depuis des décennies, l'économie mondiale montre une tendance à dépendre de plus en plus fortement des énergies fossiles. C'est leur abondance et leur faible coût qui permet la mondialisation, l'agriculture intensive, l'augmentation du nombre de supermarchés, le tourisme de masse, etc... A priori, cette tendance n'a pas de raisons de s'inverser dans la prochaine décennie, surtout avec le développement de pays comme la Chine ou l'Inde. On peut donc déduire sans prendre trop de risques que l'économie mondiale sera encore plus dépendante des énergies fossiles dans 10 ans. Il sera donc encore plus difficile (et coûteux) de réduire nos émissions à ce moment là.

3)
Cet aspect ne semble pas forcément très bien pris en compte par les économistes, mais les réserves de charbon, pétrole et gaz naturel sont limitées. Il parait donc raisonnable de dire que la décarbonisation de l'économie n'est à moyen terme pas une option, mais bel et bien une obligation. Nous n'avons pas aujourd'hui (et nous n'aurons pas plus dans 10 ans) de solutions techniques qui nous permettent de vivre sans énergies fossiles. Compte tenu de leur facilité d'utilisation et de leur faible coût, il n'y a d'ailleurs pas vraiment d'incitation aujourd'hui à réfléchir à un plan B. C'est pourquoi il est indispensable de rendre l'usage de ces ressources un peu moins facile si l'on souhaite enclencher une vraie réflexion pour trouver une solution à cet épineux problème. En l'occurence, plus vite on s'en occupe, plus on a de chance d'y arriver.

4)
L'un des aspects qui suscite le plus d'inquitétude dans la communauté scientifique en ce moment, c'est le fait qu'il semble que la réaction du climat à la hausse de la concentration de gaz à effet de serre (GES) dans l'atmosphère ne soit pas linéaire. En d'autres termes, au delà d'une certaine concentration de GES, le réchauffement provoqué favorise encore plus de réchauffement. Par exemple, le dégel du permafrost permettrait la libération dans l'atmosphère de très grandes quantités de carbone, jusque là stockées dans le sol, ce qui augmenterait encore le réchauffement climatique potentiel... Une étude récente publiée par une équipe internationale souligne ainsi qu'il semble urgent de réduire les émissions si l'on veut éviter un tel scénario. Face à de telles conclusions, une attente de 10 ans n'est-elle pas irresponsable?

Au fond, cette discussion n'est que le reflet d'un débat qui fait rage entre économistes en ce moment. Il a été déclenché de façon assez inattendue par les conclusions d'un économiste anglais, Nicholas Stern, au début de l'année. Et vous dans tout ça, quelle est votre opinion?

Première partie (l'opinion de l'ingénieur des Ponts) :
Discussion économique autour d'un café... (1)

jeudi 14 juin 2007

Discussion économique autour d'un café... (1)

Les joies du rendez-vous italien

Nicolas et moi, nous adorons trouver des prétextes pour aller boire des espresso dans les petits cafés à deux pas de chez nous. Il faut dire que ce sont les seuls endroits de la ville où a) on peut trouver des vrais cafés à l’italienne et b) on peut assister à des disputes colorées en anglo-italien entre les supporters de l’équipe de foot de Milan et celle de Rome.

Il y a quelques temps, nous avons ainsi donné rendez-vous au Caffé dello Sport à un ingénieur des Ponts et Chaussées, en stage au MIT. D’après ce que j’ai compris, son stage porte (accrochez-vous bien) sur la détermination de la politique énergétique mondiale la plus rentable à mettre en place pour lutter contre le changement climatique. Apparemment, il s’agit de faire tourner un modèle avec des tas de paramètres, qui vous dit « si vous faîtes ça, ça va coûter tant », etc… Je simplifie, mais croyez moi, ça avait l'air extrêmement compliqué.

Initialement, ce rendez-vous était censé nous permettre d’en apprendre plus sur les différentes politiques énergétiques disponibles et nous renseigner sur celles qui avaient le plus de chances d’être adoptées. Je ne vais pas vous le cacher plus longtemps, nous n’avons jamais discuté des politiques énergétiques. En fait, nous nous sommes heurtés d’entrée de jeu à un désaccord de fond, qui portait sur le calendrier de mise en place desdites politiques.

Pourquoi limiter nos émissions aujourd'hui n'a pas d'intérêt...

L’opinion de ce futur haut fonctionnaire était la suivante (que les économistes parmi vous me corrigent si mon explication n’est pas 100% pertinente, c’est ce que j’ai compris en tant que profane) : il ne sert à rien de mettre en place des mesures de réduction des gaz à effet de serre tout de suite. En fait, il vaut beaucoup mieux y réfléchir posément et mettre en place la mesure que l’on jugera la plus appropriée dans 10 ans.

Pourquoi ? C’est la question que je me suis posée et voici la réponse : si l’on veut obtenir une vraie réduction des émissions, il faudra mettre en place une mesure contraignante, qui aura un impact négatif sur l’économie mondiale. Or, de toute façon, le mal est fait. Le réchauffement que nous observons maintenant est dû à des gaz à effet de serre rejetés dans l’atmosphère il y a plusieurs décennies. De la même façon, ceux que nous rejetterons au cours des 10 prochaines années n’auront un impact sur le climat que dans quelques décennies. Qui peut prédire les avancées technologiques d’ici là ? Peut-être même que nous pourrons les éliminer ? Tenter de réduire nos émissions futures a donc l’effet suivant :

1) nous limitons notre croissance économique

2) nous ne verrons pas la différence

...et pourquoi il vaut bien mieux attendre un peu

A l’inverse, si nous ne tentons pas de réduire nos émissions, nous obtenons le résultat suivant :

1) nous soutenons la croissance de l’économie mondiale, croissance qui va générer des bénéfices que nous pouvons déposer sur un compte en banque et faire fructifier en prévision de la mise en place de mesures vraiment efficaces de réduction des émissions dans dix ans.

2) cela ne changera rien au climat que nous connaîtrons dans dix ans.

Il suit de ce raisonnement qu’il est beaucoup plus rentable économiquement de n’entamer des actions que dans quelques années. Pourquoi nous n'étions pas d'accord dans le prochain article.

Source photo : Nicolas

Second article (notre opinion) : Discussion économique autour d'un café... (2)

La croisade de "l'ex-futur Président des Etats-Unis"

La grande découverte d'An Inconvenient Truth : Al Gore

Pour Stephen Nodvin, directeur de la Faculté d'Arts et de Sciences du Mount Ida College et professeur en sciences naturelles dans cette même université, la "vérité dérangeante" d'Al Gore n'est pas une véritable surprise. Docteur en écologie, voilà des années qu'il essaie lui même d'expliquer les causes et les effets du changement climatique à un public varié, en commençant par ses étudiants.

"Ce qui m'a impressionné lorsque j'ai vu An Inconvenient Truth pour la première fois, c'est la facilité apparente avec laquelle Al Gore était parvenu à résumer en une heure et demie ce qui me prend généralement plus de trois semaines à expliquer à mes étudiants. En plus, ses graphes sont bien meilleurs que les miens!", m'explique-t'il lors d'un entretien téléphonique.

Stephen n'est pas le seul à avoir été impressionné par la clarté d'Al Gore. Lors de la sortie d'An Inconvenient Truth, l'Amérique toute entière a découvert un politicien charismatique, bien loin du candidat "ennuyeux" à la Présidentielle dont elle gardait le souvenir. Et pour cause : M. Gore a longuement planché sur la manière de faire passer un message complexe à un public extrêmement volatil. "Le seul fait de faire un film fait partie de cette logique, me raconte ainsi Stephen. Al Gore sait que c'est l'une des meilleurs façons d'avoir l'attention du public américain".

Un message qui doit encore être diffusé

Mais malgré le succès du documentaire (20 millions de $ d'entrées, deux nominations aux Academy Awards et une très grosse couverture médiatique), Al Gore a conscience que son film n'a pas permis de toucher l'ensemble de la population américaine. Il existe encore des régions entières d'Amérique, en particulier dans le Midwest, qui n'ont pas reçu son message. Ce message, un documentaire n'a pas pu l'apporter. Qu'importe ! Depuis le début de l'année, Al Gore recrute une armée pour le diffuser en personne à travers toute l'Amérique.

Stephen fait partie de la "cavalerie" du Climate Project. Comme 1000 autres candidats, il a été recruté pour donner la présentation du film dans sa région, le New Hampshire. Les candidats, qu'ils soient femmes au foyer ou scientifiques, ont participé à une session d'entrainement de deux jours et demis avec Al Gore, pendant laquelle ce dernier a repris pas à pas les explications scientifiques de son film, expliquant pourquoi il les avait présentées de cette manière. Les "messagers climatiques" se sont ensuite engagés à présenter le diaporama du film au moins dix fois au cours de la prochaine année. Pour beaucoup, cet objectif devrait être atteint facilement, car le temps presse : l'appel de l'ancien vice-président doit toucher le maximum de gens avant l'élection présidentielle de 2009. Car, comme le fait remarquer Stephen, "nous avons aujourd'hui toutes les technologies pour réduire substantiellement nos émissions. Tout ce qui nous manque, c'est de la volonté."

English Version : The crusade of the man who used to be the future President of the United States

mercredi 13 juin 2007

The crusade of the man who used to be the future President of the United States

The great discovery of An Inconvenient Truth: Al Gore

For Stephen Nodvin, director of the School of Arts and Sciences of Mount Ida College, Al Gore’s “inconvenient truth” is not a novelty. Holding a Ph.D. in ecology, this is actually something he has been explaining for years to various publics, including his own students.

“But what really got me impressed when I first saw the movie was the ability that Al Gore showed to explain in one hour and a half something that usually takes me more than three weeks to teach. Besides, his graphs were better than mine!”, Stephen tells me.

Stephen is not the only one who felt impressed by Al Gore’s clarity. With An Inconvenient Truth, America discovered a charismatic politician, far away from the “boring” Presidential candidate people used to remember. And no wonder why: since 2000, Mr. Gore has been working very seriously on the way to get a complex message to be heard by an easily distracted public. “The idea of making a movie is in itself part of this new approach, Stephen explains. Al Gore knows that one of the best ways to get the attention of the American public is to make a movie!”

A message that needs to be passed on further

But despite the unarguable success of the documentary, which grossed over $20 millions, earned two Academy Award nominations and received a broad Media coverage, Al Gore realizes that his movie did not reach everyone in America. There still are large areas, especially in the Midwest, that have not received the message. Since the beginning of the year, Al Gore is therefore recruiting an army of volunteers, who will pass it on in person.

Like a thousand others, Stephen is part of the Climate Project « cavalry ». He has been recruited to give the movie’s presentation in his region, New Hampshire. The volunteers, ranging from housewives to scientists, have all taken part in a two-days and a half training session, during which Al Gore has been explaining step by step the scientific background of his movie and why he chose to present it in this way. The “climate messengers” have all agreed to give the presentation at least ten times this year. For many of them, this objective should be easily reached, as they know that the time is now running short: the ex vice-President’s call must be heard before the presidential elections of 2009. As Stephen notices, “we have today all the technology we require to reduce substantially our greenhouse gases emissions. All that we need is the will to do it.”

Version Française: La croisade de l'ex-futur Président des Etats-Unis

jeudi 31 mai 2007

Melting Point or how to make global warming fun



Source : http://www.cognitoy.com/meltingpoint

The global warming game

"And then, every kid in the classroom could be given a country, knowing that he would be awarded marks according to his individual economic performance. Of course, everyone would try at first to play on his own, thinking only about his own interest, and everyone would crash! Then, kids would maybe start to understand the importance of teamwork on this issue”, Kent Quirk tells me enthusiastically.

I am sitting with him, his wife Kim and Nicolas on the sunny terrace of a Starbucks Coffee in the “People Republic of Cambridge”, as they teasingly introduced the city. And despite the appearances, Kent is not a teacher discussing new pedagogical methods. He is a software architect and he is introducing the enormous educational potential of Melting Point, a computer game about global warming.

In the shoes of a policy-maker

Melting Point is a serious game dealing with a very complex issue. Kent’s general idea is to give you and me the opportunity to understand better the incredible complexity hidden behind the issue of global warming. Thanks to his game, you’ll be able to put yourself in the shoes of a policy-maker for a moment, by trading-off economic and politic issues to solve the scientific problem of global warming. The game is currently intended as a flash game that takes only a few minutes to do. However, its longer version could also become a very useful tool for policy-makers, as well as a platform to argue about science, allowing to test both the effects of various policies on global warming and the climate response to human activity through more or less optimistic scenarios.

An impressive project

Kent started the creation of Melting Point a year ago, as he became frustrated with the US inertia on the global warming issue. “I thought the Medias were only interested in the controversy and when they acknowledged the existence of the issue, they only focused on a tiny bit of the solution. This was irritating, especially as the size of the problem means that we need to find a real solution to fix it in the next decade or so.” He decided therefore to work on Melting Point on his own for some months.

The result is impressive. It has already driven the interest of Scholastic, a publisher specialized in educational books. Kent will be presenting the flash game version of Melting Point to the public at the Games for Change festival that is to be held in New York City on June 11 and 12. He hopes to attract other potentially interested companies there. Why not yours?

lundi 21 mai 2007

"l'environnementalisme extrême de l'Europe"

L'Allemagne face au changement climatique

Il y a quelques temps, j'ai assisté à une conférence au Centre d'Etudes Européennes d'Harvard. L'orateur, Karl-Heinz Florenz, membre du comité européen responsable des mesures environnementales et du parti chrétien-démocrate allemand, était venu expliquer l'approche de l'Union Européenne vis-à-vis du changement climatique aux étudiants d'Harvard.

Il faut bien l'avouer, la conférence n'était pas passionnante. Le sujet était assez général pour éviter à Mr Florenz de s'engager sur des pentes glissantes et en bon politicien, il en a tiré parti, brossant un portrait optimiste de la politique climatique de Bruxelles. Les choses se sont toutefois légèrement animées au moment des questions. Le public n'était pas né de la dernière pluie et a su appuyer avec une exquise politesse sur les points sensibles de la politique énergétique de l'Allemagne, s'interrogeant entre autres sur l'engagement anti-nucléaire du pays et sur l'absence de limitations de vitesse sur ses autoroutes.

Sceptique climatique

Alors que la conférence touchait à sa fin, l'ambiance feutrée a été brisée par l'intervention d'un jeune homme, qui a apostrophé Mr Florenz :"Je ne comprends vraiment pas pourquoi vous nous parlez de mettre en place des mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre alors qu'il n'y a pas de consensus scientifique sur le changement climatique. Tout ça ressemble à de l’environnementalisme extrême, comme celui qu’a connu l’Allemagne sous les Nazis".

Vous pouvez imaginer l'effet de ce discours dans un établissement aussi prestigieux qu'Harvard. Il y a eu un murmure choqué de la part du public et une salve très sèche de protestations de la part du modérateur. Le jeune homme, réduit au silence, s'est rassis en grommelant. Mr Florenz est resté très calme, probablement parce qu'il lui a fallu un certain temps pour assimiler ce qu'on venait de lui dire. Quant à moi, j'étais aux anges : j'avais trouvé un "sceptique climatique" pur et dur, représentatif d'un courant d'opinion peu facile à rencontrer en Nouvelle Angleterre.

Un vaste complot

A la fin de la conférence, j'ai été voir le jeune homme. Il s'appelait Ivan, était très grand, dégageait une odeur d'alcool et a semblé ravi de me soumettre ses opinions. Il s'est avéré qu'il était un disciple de Lyndon Larouche, un homme politique américain né en 1922. Larouche est un candidat récurent et autoproclamé aux élections présidentielles depuis 1976. Ses thèses sont assez obscures et ont évolué du marxisme à une forme peu claire de capitalisme influencée par l'idée récurrente que les Etats-Unis sont victimes d'un complot planétaire. Son organisation est soupçonnée de pratiquer du lavage de cerveau sur les jeunes gens qui la rallient.

Ivan m'a expliqué qu'il n'y avait pas de consensus scientifique sur le fait que les humains étaient responsables du changement climatique. Il m'a également expliqué que toute cette "fraude" étaient orchestrée par les Nations Unies, qui étaient depuis leur création des adeptes de la théorie malthusienne: nous étions trop nombreux sur cette planète et cela posait problème. Par ailleurs, la possibilité même d’un changement climatique n’était pas compatible avec une vision chrétienne, puisqu’elle insinuait que les activités de l’homme sur terre pouvaient entraîner des effets négatifs. Or, l’homme ayant été créé à l’image de Dieu (on part évidemment du postulat que Dieu est parfait et intrinsèquement bon), une telle hypothèse était une remise en cause fondamentale de la Bible.

La culpabilité supposée des Nations Unies est sans doute une variante de la théorie du complot de Larouche. Cependant, les grandes lignes de cette opinion ne sont pas spécifiques à Larouche. Elles reflètent un point de vue (incluant ou non l'aspect religieux) qui a jusqu'à récemment été populaire à Washington. Il m'a donc semblé important de vous le donner.